Pour toi, ma fille

Parce que la nuit de lundi à mardi dernier a probablement été pour toi l’une des plus éprouvantes et les plus douloureuses que tu aies vécu jusque-là. A 22 ans, on n’a pas à vivre cela, même si tu as toujours su que le métier que tu as choisi t’amènerait, un jour où l’autre à y être confrontée. Mais le plus tard possible.

Alors je voulais poser ces quelques mots ici, pour toi.

Tout ce qu’on te dira sur le deuil, c’est vrai. C’est un chemin, qui prend du temps. Tu feras comme tu peux pour en accepter chaque étape, et les accueillir comme elles viennent, sans lutter. Pleurer, et s’autoriser à rire à nouveau. Accoucher une maman d’un enfant qui ne vivra pas, et le lendemain, permettre à une autre maman de tenir son enfant contre soi, pour longtemps. Et il y aura beaucoup plus d’accouchements heureux que d’accouchements insensés, douloureux, incompréhensibles, inacceptables et si tristes.

Vivre cela comme un grand bain de mer. Quand certains moments de la vie sont comme les rouleaux que tu vois arriver, que tu prends en pleine face, dans lesquels tu plonges tête la première ou auxquels tu tournes le dos, mais qui quoiqu’il arrive te renversent. Après leur passage, tu sors la tête de l’eau. Vidée, rincée.

J’aime cette métaphore des rouleaux. Parce qu’il reviendront régulièrement et qu’à chaque fois ils te renverseront, et qu’à chaque fois tu sortiras la tête de l’eau. Et l’on se baigne avec la famille, les amis. Ceux qui sont là pour prendre ces vagues avec toi, t’aider à reprendre ton souffle au sortir de la vague.

Le deuil périnatal, c’est un sujet un peu familial depuis 2004. Je ne saurai jamais ce qui au fond de toi t’a poussée si jeune à choisir ce métier de sage-femme même si je suis tentée de croire que la place de la maternité dans ta famille y est pour quelque chose. Et je suis tellement convaincue que notre histoire familiale te donnera toujours une sensibilité si forte et si particulière pour ce qui touche au deuil périnatal.

Mardi matin, tu m’as parlé de ce petit bébé. Mais tu m’as surtout parlé de ses parents. De sa maman et de son papa. De leur parcours, de leur courage, des moments qu’ils ont pu passer avec leur petit bébé, du soin que vous aviez pris pour leur présenter leur enfant, des mots que vous aviez réussi à leur dire pour qu’ils se sentent parents à part entière, des questions que tu te posais sur leur vie de demain.

Et c’était chairdepoulant, émouvant et si triste. Sois fière de la belle sage-femme que tu es en train de devenir.

Un dernier truc : ceux qui pourraient te dire que de telles histoires vont t’aider à te blinder ont tort. Les épreuves ne renforcent pas. Elles forcent à aller chercher au fond de soi des émotions et des ressources nouvelles pour continuer à avancer. Et c’est cela qui est enrichissant, pour demain.

Je t’aime, ma fille.

Et j’ai vraiment hâte d’aller me baigner avec toi.

22 Comments

  1. Ma chère Cécile, je n’ai pas de mots…. Les tiens sont tellement beaux, tellement justes….
    Je ne doute pas que Coline puisse puiser dans votre formidable famille toutes les ressources pour vivre cette épreuve et traverser toutes les autres. Assurément, elle sera une merveilleuse sage femme.
    J’aime beaucoup la métaphore que tu as utilisée. Je vis 2 deuils successifs, je prends donc la liberté de garder tes mots dans un coin de ma tête pour traverser cette tempête. Fort heureusement, je ne me baigne pas seule.
    Je t’embrasse

    1. Je vais laisser le message ici plutôt que sur Facebook.. Ouah ouh. C’est beau et criant de verité.. Et merci à Coline car c’est aussi grâce aux professionnels comme elle que les parents sortent un jour la tête de l’eau.
      Je me souviendrai toute ma vie de la bienveillance de cette sage femme pour « la grossesse d’après ». La seule qui aie vraiment compris. Je me suis baignée avec elle, et c’était plus facile comme ça.

    2. Quelle chance pour ces parents endeuillés de croiser ta fille et son équipe. Qu’ils aient eu ce temps de rencontrer leur enfant. Oui, l’expérience familiale apporte tellement, y compris dans les vagues qui nous renversent. Merci, Cécile, pour ces mots tellement touchants.

  2. Merci pour ce billet Cécile…Je voudrais dire à Coline quelques mots…
    Je ne me souviens plus vraiment du visage des sages-femmes présentes lors des naissances de mes 3 crapauds.
    En revanche, celle qui m’a accompagnée pour mon crapaud qui n’aura pas vécu, je peux te dire que je me souviens de ses yeux, de ses cheveux, de la douceur de ses mots, de la chaleur de sa main dans la mienne, de ses silences, de la compassion qui se dégageait d’elle, de l’empathie que je ressentais. Je la sentais touchée et émue, pas besoin de longs discours, une main sur l’épaule, une présence tout simplement parfois suffisent. Merci Coline de devenir une de ces femmes qui nous accompagnent à des moments cruciaux de nos vies, quels qu’ils soient… <3

  3. Lasoignante qui s’est occupé de mon fils a dû prendre 2 jours d arrêts. Ce n est pas un moment simple . Des monstres qui m’ont obligé à mettre au monde mon fils par voie basse après 3 césa, seule la sage femme qui m’a accompagné après à toute ma gratitude . Elle qui sera a jamais la seule à s’être occupé de mon fils …

  4. Oh ma douce Cécile… je pense bien fort à ta courageuse et merveilleuse Coline qui a choisi un métier oh combien magnifique et bouleversant, dans tous les sens de la vie… Je vous embrasse fort.

  5. Quel texte magnifique…
    Comme Patricia je vis un deuil terrible en ce moment … et grâce à cette métaphore de la vague je vais essayer d’avoir un regard différent… même si perdre son père est une épreuve très douloureuse….
    Bien à toi et félicitations à ta fille
    Laurence

  6. En ce moment confrontée à plusieurs vagues, ton texte me touche, et là je pleure.
    L’image de la vague est très belle. Je rajouterai que l’on peut également plonger sous la vague, plus bas, pour essayer d’ être moins percutée. Encore faut-il accepter de se laisser momentanément couler… bref, je m’ écarte du sujet.
    Ta fille a beaucoup de chance de partager cette épreuve professionnelle avec toi!

  7. L’entrée professionnelle dans le monde du deuil périnatal fait boire un bon bouillon! même si le premier épisode est indélébile, les suivants seront autant de rouleaux qui emmènent vers l’expérience de la vie sans illusion et tous des pierres vivantes dans la mémoire. J’espère que des sages femmes sages et bienveillantes sauront l’accompagner sur ce chemin, elle a déjà la meilleure des lumières dans sa famille.
    Je vous embrasse
    Lo

  8. J’aime beaucoup cette métaphore. Je ne traverse pas le même type de deuil mais je me retrouve tout de même dans l’image. J’imagine que ces épreuves remuent autant les soignants empathiques que les patients. C’est chouette que ta fille puisse parler de tout cela avec toi.

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